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SUR LE BOULEVARD DES ICEBERGS

Cet iceberg-là, nous l'avions vu passer la veille, face à Lourdes-de-Blanc-Sablon. « Il est énorme! Demain, nous irons lui chatouiller le menton », avais promit notre guide, Gilles Chagnon. Le lendemain, le mastodonte de glace nous attendait, complaisamment échoué sur un haut-fond à l'entrée de la baie de Brador. À 8h30, nous mettions les kayaks à l'eau, pendant qu'un rorqual commun prenait son petit-déjeûner à quelques encablures au large.

Préférant l'incignito à la gloire photographique, le cétacé se tenait à une distance prudente de nos kayaks. Un huard à collier, qui fesait ses vocalises non loin de là, a préféré, lui aussi demeurer sur son quant-à-soi. Les sternes arctiques et les macareux moines qui nichent dans l'île au Perroquets, à l'entrée de la Baie, nous ont consolés en se livrant à d'étourdissants ballets aériens autour de notre petit convoi de kayaks.

Effet d'optique : l'iceberg était bien plus loin qu'il n'y parassait. Il nous a fallu pagayer une bonne heure et demie avant d'arriver le long de ses flancs. À première vue, il mesurait une quinzaine de mètres de longueur et sept ou huit de hauteur. Comme les sept huitièmes de la masse d'un iceberg demeurent imergés, nous avons calculé qu'il devait peser dans les cinq ou six mille tonnes. Pas assez pour menacer la plateforme Hibernia, conçue pour résister à des chocs infligés par des masses de cinq millions de tonnes!

Trois jours plus tôt, Gilles Chagnon et moi avions décidé d'aller camper dans l'île Verte, à trois kilomètres au large de Blanc-Sablon. Ce jour-là, une nappe de brouillard réduisait la visibilité à quelques mètres. C'était à peine si nous pouvions apercevoir l'avant de nos kayaks et nous nous dirigions au GPS. J'avais une crainte diffuse d'entrer en collision avec un iceberg. Mais nous ne courrions aucun danger, parce qu'ils se déplacent à la vitesse moyenne de 0,7 kilomètre/heure. C'est la vélocité du Titanic, et non celle de l'iceberg, qui a causé un des plus spectaculaires naufrages, dans la nuit du 14 au 15 avril 1912.

Chaque année, de la fin avril à la fin juillet, quelque 400 montagnes de glace viennent parader le long des côtes de Terre-Neuve et de la Basse-Côte-Nord. Presque tous se détachent des glaciers de la côte ouest du Groenland, formés par les accumulations de neige sous ses latitudes où le dégel dure le temps d'un soupir. Au fil des siècles, les nouvelles précipitations viennent compacter un peu plus la neige accumulée, la transformant en glace. Sous la pression, les couches inférieurs glissent vers la mer, formant une plateforme glaciaire flottante : le ice shelf. Des blocs s'en détachent sous l'action des courants et des tempêtes. Ce sont les icebergs. Cette année, la garde-côtière en a signalé environ 500 qui dérivaient le long de la côte est du Canada. Après s'être détachés du ice-shelf, en avril ou en mai, ils se traînent poussivement vers le sud. Lorsq'ils s'engagent dans le détroit de Davis, entre le Groenland et la Terre de Baffin, ils se font généralement surprendre par l'hiver qui les emprisonne dans les glaces. Le printemps suivant, les courants du Labrador les entraînent plus loin au Sud.

Soumis aux caprices des courantset des vents, les deux tiers des membres de cette procession poursuivent leur chemin en effleurant la côte est de Terre-Neuve. Le reste s'engage dans le détroit de Belle-Isle, que les gens ont baptisé Iceberg Alley « boulevard des Icebergs ». Après les villages de la côte sud du Labrador, ces pélerins de glace défilent devant Blanc-Sablon et meurent de chaleur dans une des baies des 4000 îles de la Basse-Côte-Nord. Nous étions à Lourdes-de-Blanc-Sablon depuis une semaine et nous en avons vu passer au moins un chaque jour, sans compter les chicots qui se détachent de leur masse et viennent échouer dans une des baies de la côte.

« Avant les années quatre-vingt, ils étaient beaucoup plus gros » se souvient Gédéon Dumas, pêcheur retraité. « Les jeunes du village ont longtemps organisé un festival des icebergs, pendant la dernière semaine de juin. Mais, maintenant, plus personne ne s'en occupe. » Son fils, Réjean Dumas, s'adonne encore à une des activités pratiquées pendant ce festival, en compagnie de quelques amis. Elle consiste à aborder un iceberg en bateau de pêche et à y tailler quelques morceaux qu'on conserve au congélateur, en attendant de les servir en glaçons dans du rhum ou du scotch. « Comme cette glace s'est formée entre 10 000 et 15 000 ans avant Jésus-Christ, nous pouvons affirmer sans mentir que c'est ici, à Lourdes-de-Blanc-Sablon, qu'on sert le plus vieux scotch on the rocks du monde ! » dit-il.

Ce reportage a été rendu possible grâce au transporteur Québecair Express et à Expédition Agaguk; de Havre Saint-Pierre



LA MINGANIE EN KAYAK !

Presque au bout de la 138, on arrive finalement en Minganie, là où le Saint-Laurent s'élargit et se divise en deux détroits (de Jacques-Cartier et d'Honguedo) entourant l'île d'Anticosti. Nous arrêtons à Longue-Pointe-de-Mingan pour camper au bord de la mer. Venteux, le Camping de la Minganie vaut malgré tout une halte pour la nuit.

À l'aube, nous continuons jusqu'à Havre Saint-Pierre pour une excursion de deux jours en kayak de mer dans l'archipel de Mingan. Le village de pêcheurs est balayé par le vent et la pluie, ce qui retarde notre sortie. Vers midi, Eole se calme et notre guide d'Expédition Agaguk donne le signal du départ. Le temps d'enfiler une combinaison, de caser notre matériel et la nourriture dans les compartiments des kayaks doubles et nous voilà partis!

Au large, le soleil se pointe enfin. À travers l'eau turquoise, il nous permet de voir les trésors tapis au fond des anse: étoiles de mer, poissons, crabes, oursins...dont nous avons même goûté la chair orange! Autour de la Grosse île au Marteau, nous observons la multitude d'oiseaux que notre guide, Dominic, nomme en décrivant leurs habitudes. Fascinant. Sur notre route, un autre phare, habité celui-là jusque dans les années 1980.

Après avoir pagayé contre la marée, nous débarquons sur l'île du Havre pour y passer la nuit en camping sauvage. Pendant que nous installons les campements et enfilons des vêtements secs, le soleil se couche sur l'estuaire. Au menu: des brochettes de crevettes, de pétoncles et de saumons réchauffées sur le feu et nappées d'une sauce à la moutarde absolument délicieuse. Ce soir-là, nous n'avions rien de pauvres naufragés !

Le dimanche matin, nous repartons à la découverte de l'archipel, déclaré parc natioanal canadien en 1984, constitué de 47 îles et de centaines d'îlots. Aujourd'hui, la marée est de notre côté et nous nous laissons porter. Au détour d'une anse, nous nous arrêtons pour le lunch et une petite sieste sur les roches calcaires. Après, nous traversons jusqu'à l'île du Fantôme où nous débarquons pour regarder de plus près les monolithes sculptés par les éléments. L'archipel de Mingan en possède la plus grande concentration au monde. Dominic nous montre également des fossiles datant de plusieurs milliers d'années.

Nous pagayons ensuite en direction de Havre Saint-Pierre afin de compléter cette excursion d'une trentaine de kilomètres. Des phoques et des marsouins (à défault de baleines!) nous font l'honneur d'un spectacle. Enfin, nous savourons un dernier repas sur la plage.

En quittant le pays des Cayens, nous repassons par les jolis villages et les anses le long de la 138: Rivière-au-Tonnerre, Baie-Trinité, Rivière-Pentecôte, Pointe-Lebel, Sault-au-Mouton... des noms évocateurs pour une région intimements liés à son fleuve.



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